Chronique : J’allaite : et le papa dans tout ça ? Il sert à quoi ?

Le Programme National Nutrition Santé (PNNS) appuie les recommandations de l’OMS d’un allaitement maternel exclusif durant les 6 premiers mois du nourrisson et sa poursuite jusqu’à l’âge de 2 ans, voir au-delà, selon la volonté des mamans afin de réduire les risques d’obésité infantile, de prévenir les carences en fer, en calcium et en vitamine D et réduire les risques d’allergies alimentaires.

De nombreuses informations sont diffusées par les professionnels de la santé, par les médias, indiquant aux parents, et souvent plus particulièrement aux mamans, les bienfaits de l’allaitement pour la santé du bébé ainsi que pour la construction des liens d’attachement mère-enfant. Les bienfaits de l’allaitement pour le bébé et la mère ne sont donc plus à prouver. Mais, quelle est la place du père dans tout ça ?

Une croyance populaire courante laisserait penser que l’allaitement exclurait le père de la relation mère-enfant. Serait-ce vraiment le cas ? Le rôle du père ne serait-il alors réduit qu’à une fonction nourricière ?

C’est la question que s’est posé un père lors d’un temps de transmission à la crèche, avec une professionnelle de la Petite Enfance. Découvrons ensemble les échanges entre ce papa et Emma, Educatrice de Jeunes Enfants.

En fin de journée, à la crèche « Perlipopette »…

Il est 16h30, à la crèche Perlipopette. Le papa de Mathys, 17 mois, entre dans la salle de jeu. Mathys est assis, à table, terminant son goûter avec Mathilde, sa déférente. Emma, Educatrice de Jeunes enfants, s’avance en direction du papa de Mathys pour l’accueillir. Elle lui transmet les informations relatives à la journée de Mathys au sein de la crèche. A la fin des transmissions, elle demande des nouvelles, de la maman de Mathys, qui est en fin de grossesse.

Emma (E) : Comment va Madame ? La fin de grossesse se passe bien ?

Le papa de Mathys (PM) : Oui très bien. Nous revenons d’un cours de préparation à l’accouchement avec la sage-femme pour évoquer le projet de naissance puisque l’accouchement se rapproche à grands pas.

E : Oh, super ! C’est génial de pouvoir penser le projet de naissance de votre futur bébé ensemble. Quelle chance de pouvoir en échanger avec la sage-femme de la maternité !

PM : Oui, c’était notre volonté de préparer au mieux cet accouchement. Puis ça nous a permis d’envisager les suites de l’accouchement à travers un projet commun. Nous n’avions pu le faire pour Mathys. Mais j’avoue qu’aujourd’hui, je suis interrogatif. Ma femme a formulé son envie d’allaiter notre enfant et c’est quelque chose de tout nouveau pour moi. Mathys n’a pas été allaité du fait de suites compliquées de l’accouchement. Et j’avoue avoir particulièrement apprécié ses moments privilégiés avec mon fils durant lesquels je lui donnais le biberon.
La sage-femme nous a expliqué en détails les bienfaits de l’allaitement pour le bébé et je suis convaincu que le lait maternel constitue pour le bébé le meilleur aliment possible. Mais vous savez, je ne peux m’empêcher de penser que l’allaitement pourrait m’exclure de ces moments privilégiés de biberonnages avec mon bébé. J’ai un peu peur que les liens avec mon bébé s’en ressentent et qu’ils soient différents de ceux que j’ai pu tisser avec Mathys. Ça m’inquiète un peu…

E : J’entends tout à fait les craintes que vous pouvez ressentir. Vous pensez que le fait que votre bébé soit allaité pourrait vous exclure des moments de repas et vous semblez avoir peur de ne pas trouver votre place de père. C’est bien cela ?

PM : Oui, tout à fait. J’ai un peu de mal à me projeter. Ce sera sans doute fort différent d’avec Mathys, même si je suis sûr que cet allaitement sera positif pour le bébé et pour ma femme !

E : C’est vrai que l’allaitement maternel est un projet de couple, qui naît bien avant la naissance du bébé. Les études le prouvent d’ailleurs : si les pères sont convaincus des bienfaits de l’allaitement maternel pour le bébé, alors on constate qu’ils soutiennent pleinement les mamans, ce qui induit de plus grandes probabilités de réussites et de poursuite de l’allaitement maternel sur de plus longues périodes. Saviez-vous que vous aviez un rôle primordial dans la réussite de l’allaitement de votre enfant ?

C’est la maman qui allaite. Pas moi !

E : Après la naissance, la mère va traverser un grand bouleversement : une grande fatigue, des changements hormonaux, un corps endolori, une fluctuation de ses émotions, sans parler des tâtonnements liés à l’allaitement qui sera aussi nouveau pour votre femme. Votre femme aura sans doute besoin de votre écoute, de votre compréhension et de votre soutien pour prendre confiance en elle. Le fait de vous informer ensemble dès aujourd’hui, vous permettra d’être une aide précieuse lorsque votre femme pourra rencontrer des difficultés au cours de son allaitement. Elle aura besoin de votre présence, de votre soutien et de se remémorer les conseils utiles que vous auraient pu avoir lors de la préparation à l’allaitement, surtout lors du séjour en maternité ! Après la naissance du bébé, la famille et les proches s’empressent de venir rendre visite aux parents et au bébé. Cela peut être compliqué pour la maman qui peut avoir besoin de repos et de calme pour reprendre des forces et aborder sereinement l’allaitement de son bébé en tâtonnant.

PM : Oui, c’est vrai, je n’avais pas pensé à ça. Je me souviens quand ma belle-sœur a eu son bébé, nous sommes allés lui rendre visite le lendemain à la maternité. C’était compliqué pour tous. Le bébé pleurait. Ma belle-sœur essayait de lui donner le sein, ce qui était compliqué avec la famille autour. Difficile de mettre bébé au sein en toute intimité. Nous avons dû écourter notre visite !

E : Effectivement, il peut être important de réduire le stress de la maman et du bébé pendant les premiers jours et notamment lors des moments privilégiés de tétées. Peut-être aux vues de l’expérience que vous avez vécus avec votre belle-sœur, en discuter avec votre femme pour savoir ce que vous souhaitez tous deux quant aux visites à la maternité après l’accouchement ? Peut-être envisagez-vous d’éloignez les sources de perturbations les premiers jours et durant les moments de tétées, en réduisant les visites à la maternité ou durant les tétées par exemple ? Il s’agit de décisions qui vous sont personnelles mais qu’il peut être utile de définir entre parents avant la naissance pour en informer votre famille et vos proches ensuite avec tact.

PM : C’est vrai que je n’avais pas penser à cela. Pour Mathys, toute la famille et les amis ont défilé à la maternité. Ma femme était fort fatiguée. Et chacun se relayait pour pouponner Mathys, pour le bercer, lui donner ses premiers biberons. C’était notre premier enfant. Il faut dire qu’on ne s’était pas posé la question ! Mais, aujourd’hui, avec ce projet d’allaitement, peut-être est-il important que nous en discutions avec ma femme… Surtout que nous avons abordé ce projet d’allaitement avec notre famille et que les avis à cette idée étaient très mitigés. Certains membres de notre famille ont des idées très négatives de l’allaitement maternel. Et je ne suis pas certain qu’ils comprennent qu’on décide de réduire les visites à la maternité pour favoriser l’allaitement de notre enfant.

E (en riant): Vous aurez sans doute à jouer votre rôle de soutien moral et de protecteur de votre femme et de votre enfant contre les jugements et les réactions négatives de votre entourage !

PM (riant aussi) : oui, certainement !

E : Votre femme aura aussi certainement bien besoin de vous pour l’aider dans bon nombre d’activités que ce soit à la maternité ou à votre retour à la maison.

PM : Oui, il faudra que je m’occupe des formalités administratives, des tâches ménagères et de Mathys. Même si ma mère s’est proposée de prendre Mathys chez elle le temps du séjour en maternité. Malgré tout, je ne suis pas sûr d’en avoir envie. Mathys est encore petit. Et même s’il connaît bien ma mère et l’apprécie, la naissance de sa petite sœur va être un bouleversement pour lui. Et je ne veux pas qu’il se sente écarté…

E : C’est vrai que c’est une décision personnelle. Mathys aura sans doute besoin de vous pour trouver sa place de grand frère et passer des moments privilégiés avec vous, quand sa maman sera occupée avec sa petite sœur. Et inversement, pourquoi pas, passer des moments privilégiés avec sa maman, quand vous vous occuperez du bébé, en dehors des tétées.

PM : Je n’avais jamais pensé à ça ! Mais, oui, en effet, c’est important qu’il puisse trouver sa place au sein de notre toute nouvelle famille. Et qu’il puisse retrouver des moments privilégiés avec chacun de ses parents. Je pourrais sans doute avoir des temps privilégiés avec ma fille pendant que sa maman en aura avec Mathys ! Ce sera l’occasion de tisser des liens avec ma fille !

E : Oui, c’est vrai ! Vous voyez, l’allaitement maternel ne vous empêche en rien de tisser des liens avec votre bébé. La proximité physique lors des temps de biberons n’est pas la seule proximité permettant de tisser des liens avec votre enfant. Beaucoup de maternités proposent, très tôt, des instants de peau à peau père-bébé. Vous pourrez aussi assurer les soins de votre bébé, qu’il s’agisse des changes, des bains, des soins du visage, de l’habillage et du déshabillage de votre bébé, de l’endormissement de votre bébé, de prendre votre bébé dans vos bras après les tétées pour l’aider à la digestion.

Lorsque votre enfant se réveillera la nuit, vous pourrez également vous lever la nuit pour le rassurer et l’aider à se rendormir ou l’apporter à sa maman pour la tétée. Vous pourrez aussi, très tôt, participer à son éveil en lui parlant, en lui chantant des comptines, en lui lisant des livres. Je suis sûre que ces moments seront à la fois bénéfiques pour vous et votre bébé, pour tisser des liens d’attachement secure. Mais aussi pour votre femme, afin de lui permettre de trouver des moments pour se reposer ou passer des moments pour elle, pour se ressourcer et prendre soin d’elle. Elle sera sans aucun doute ravie que vous preniez pleinement votre place de père, et puissiez prendre son relais !

PM : oui j’en suis sûr ! Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle. Merci à vous de votre écoute !

E : Avec plaisir. N’hésitez pas si vous avez besoin d’autres moments d’échanges. C’est important de pouvoir échanger. Vous pouvez aussi trouver des informations utiles pour vous et votre conjointe sur l’allaitement et sur votre rôle de père auprès de votre sage-femme ou de consultants en lactation certifiée dont vous pourrez trouver les coordonnées auprès de l’Association Française des consultants en lactation. Vous pourrez aussi avoir de nombreuses informations via des sites internet, des blogs, des livres ou des magazines traitant du sujet. J’ai aussi connaissance de groupes de papa dits allaitants qui se rencontrent et partagent des temps de discussion et d’entraides autour d’échange d’expériences.

PM : très bonne idée, pourquoi pas ?!

E : Cela me donne une idée. Je sais que plusieurs parents attendent un bébé au sein de la structure et que d’autres sont passés par cette étape. Cela pourrait être un excellent thème de café parent si ça vous dit ? Qu’en pensez-vous ?

PM : Oui, ça m’intéresserait. Ce serait très enrichissant de partager entre parents nos interrogations au sujet de la place du père lorsque la mère allaite et d’échanger des expériences et des pratiques de parents.

Mathilde s’approche avec Mathys dans les bras : Voilà, Mathys vient de terminer son goûter. Il a très bien mangé…

Bref aperçu d’un échange entre parent et professionnel au sein d’une structure d’accueil Petite Enfance. Un proverbe africain dit “Il faut tout un village pour élever un enfant“, il faut en effet tout un village pour accompagner et soutenir l’enfant et ses parents. Il est de notre responsabilité de professionnel médical, paramédical, petite enfance d’accompagner, de soutenir et de valoriser les fonctions parentales dans le respect des valeurs et des choix parentaux, en nous montrant disponible, à l’écoute de leurs questionnements. En les aidant à reformuler, à mettre en mots leurs pensées, leurs cheminements. En apportant informations, conseils et orientations selon les besoins formulés par les parents eux-mêmes car qui mieux qu’eux-mêmes savent ce dont ils ont besoin ? Qui mieux que ce papa, sait qu’elle place, il souhaite trouver dans son rôle de futur père allaitant ?

Pour aller plus loin…

Article rédigé par Ensemble pour l’Education de la Petite Enfance 

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